Samedi 13 mars 2021

Albert Dupontel, le drôle de zèbre du cinéma français

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AFP/Archives - JACK GUEZ

Albert Dupontel, récompensé vendredi par les César du meilleur réalisateur et du meilleur film pour "Adieu les Cons", soigne ses angoisses avec des films hauts en couleurs, où l'humour se fait noir et le propos volontiers grinçant.

Du percutant "Bernie" au flamboyant "Au revoir là-haut", l'acteur, réalisateur et scénariste de 57 ans constitue depuis plus de vingt ans une filmographie faisant la part belle aux scénarios rythmés et aux effets visuels très "cartoonesques".

Une approche qui vaut depuis toujours l'admiration des ex-Monty Python Terry Gilliam (qui fait une apparition en youtubeur pro-armes grotesque dans "Adieu les Cons") et Terry Jones au discret Dupontel, qui apprécie modérément les fastes du show business et des plateaux de télévision. Il a d'ailleurs brillé par son absence vendredi soir à l'Olympia.

Outre ses propres films, où il tient souvent le premier rôle, l'ex-humoriste à la carrure athlétique et au regard sombre a aussi démontré l'étendue de sa palette d'acteur dans des rôles très variés: du médecin de campagne de "La maladie de Sachs" au poilu débrouillard d'"Un long dimanche de fiançailles" en passant par un convoyeur de fonds mystérieux ("Le Convoyeur"), un quadra usé ("Deux jours à tuer"), un président de la République ("Président") ou même... le cancer visitant son malade ("Le bruit des glaçons").

Anticonformiste et turbulent, le petit Philippe Guillaume (son vrai nom) l'est dès l'école maternelle, où il est "viré" à quatre ans et demi!

Il semble pourtant prêt à rentrer dans le rang en démarrant des études de médecine, sur les traces de son père.

- De Rambo à Bernie -

Mais ce qu'il voit à l'hôpital lors des stages et surtout son amour immodéré du cinéma (de "Rohmer à Schwarzenegger") vont en décider autrement: en quatrième année, il quitte les bancs de la fac de médecine pour les plateaux de théâtre en s'inscrivant à des cours à Chaillot. Il a pour professeur Antoine Vitez et Ariane Mnouchkine.

Il devient Albert Dupontel et fait ses débuts à la télévision, avec des spots de publicité et une série de sketches corrosifs ("Sales histoires") sur Canal+ avec Michel Vuillermoz.

C'est avec des one-man shows, soutenus par Patrick Sébastien, qu'il se fait connaître du grand public. Dans des sketches à l'humour "trash", il est question de reproduction, de Rambo et de corruption politique.

Mais son grand projet reste le cinéma et ce succès sur scène lui permet surtout de financer un premier long métrage: "Bernie" (1996), où un orphelin abandonné à la naissance se reconstruit une famille à grands coups (sanglants) de pelle. Un succès malgré une interdiction aux moins de 12 ans.

Avec le cinéma, Dupontel, qui ne vote pas, a banni la télévision "anxiogène" de son quotidien et est toujours prompt à dénoncer l'hyper-consommation et l'esprit de compétition de nos sociétés, trouve matière à rire de ses peurs existentielles.

- Avec Frot et Kiberlain -

Le ton et la forme sont désormais là: récits déjantés, humour noir, satire sociale en arrière-plan et effets visuels volontiers excessifs avec grands angles et couleurs appuyées. Dans "Le Créateur" (1999), sur les affres de la création, puis "Enfermés dehors" (2006) sur les SDF, films peuplés de ses acteurs fétiches, Claude Perron, Hélène Vincent, Philippe Uchan, Nicolas Marié…

Désormais reconnu comme réalisateur et acteur, Dupontel se montre un peu moins excessif ensuite, arrondissant les angles et attirant des actrices moins attendues dans son univers: Catherine Frot dans "Le Vilain" (2009) ou Sandrine Kiberlain en juge coincée dans "9 mois ferme" (2013), qui lui vaut succès populaire et critique (2 millions d'entrées et César pour le scénario).

"Au revoir là-haut" (1,9 million d'entrées), adapté du prix Goncourt Pierre Lemaitre, confirme un Dupontel plus assagi dans la forme tout en restant adepte du foisonnement narratif et visuel.

Dans "Adieu les Cons", il se coule dans la peau d'un perdant parmi les perdants, "JB", employé administratif qui rate jusqu'à son suicide. Et retrouve ses fondamentaux : humour absurde et regard tendre sur les cabossés de la vie.