Jeudi 11 février 2021

Après un an de Covid, les soignants de la détresse économique

Par Isabelle WESSELINGH

Derrière les chiffres du chômage, ils voient des vies, des détresses, mais aussi des envies et "tellement de qualités". Chaque jour, Amel, Céline et leurs collègues conseillers de Pôle emploi à Marseille tentent de soigner des blessures économiques exacerbées par le Covid.

En un an, la pandémie a provoqué des "dommages massifs" sur l'emploi dans le monde avec l'équivalent de 255 millions de postes à temps plein détruits, selon l'Organisation internationale du travail. Six millions de personnes recherchaient officiellement un travail fin 2020 en France.

A Marseille, à l'agence Pôle emploi de Château-Gombert où l'AFP a passé plusieurs jours en immersion entre novembre 2020 et janvier 2021, 85 employés sont en première ligne pour aider plus de 11.700 demandeurs d'emplois. L'antenne couvre le 13e arrondissement, où le nom champêtre des quartiers -les Oliviers, La Rose, Frais-Vallon- peine à faire oublier un taux de pauvreté de 28%.

A 08H30, dès l'ouverture, une file s'est déjà formée devant la porte. Beaucoup cherchent de l'aide pour les démarches sur internet, car ils n'ont ni scanner ni ordinateur, ou parce qu'ils sont perdus face à l'informatique. Raya Djafarov, 24 ans, en service civique, répond à leurs questions et les rassure.

"On sent une précarité qui se creuse. Il y a des situations qui ne sont pas faciles à vivre... même pour nous", confie Magalie Garcia, conseillère alternant entre accueil physique, téléphonique et service indemnisation. Après un silence, elle montre les dossiers d'indemnisations qui s'accumulent: "On n'a plus le temps, il faudrait plus de monde".

- "Je ne dors pas la nuit" -

"L'urgence est palpable", abonde Amel Boubehira, chargée du suivi renforcé des personnes en difficulté, qu'elle reçoit régulièrement une quarantaine de minutes.

Parmi elles, Edith Ferrari, 52 ans: "J'enchaîne des CDD depuis 30 ans, dans la plonge, le ménage... Souvent, je ne dors pas la nuit, je me demande ce qui va se passer demain. Mon espoir en 2021 c'est d'avoir un CDI, mais avec le Covid..."

Amel veut lui proposer une formation mais s'aperçoit qu'elle n'a plus aucune ressource en raison d'un imbroglio administratif après une maladie. Dettes et agios s'accumulent. Elle tente de dénouer l'écheveau puis contacte une assistante sociale pour débloquer une aide d'urgence.

"Notre public rencontre différents freins pour le retour à l'emploi: manque de qualifications, garde problématique des enfants, dettes, problème avec la justice. Il faut résoudre certains de ces problèmes pour avancer", explique Amel.

Après des années à suivre des personnes sans domicile fixe, des enfants placés, elle-même parfois en contrat précaire, elle aborde ces vies malmenées avec sensibilité et humour.

- "Je peux comprendre" -

"Je leur dis, +Vous avez des angoisses, je peux comprendre+. Je suis leur conseillère référente mais je leur montre qu'on est kif-kif, on crée une relation de confiance et ça booste la personne pour qu'elle gagne en autonomie".

Un après-midi, Baya Dahdah, accent marseillais prononcé, lui lance: "Les conseillers sont pas tous humains, mais vous je vous adore, je peux vous prendre dans mes bras?"

"Madame Dahdah, avec le Covid, on ne peut pas", tempère Amel, juste après avoir fait avancer les démarches pour que son interlocutrice intègre en 2021 un chantier d'insertion payé 900 euros mensuels. Quelques minutes plus tôt, Mme Dahdah lâchait ne plus s'en sortir avec son revenu de solidarité active (RSA).

A l'agence Château-Gombert, 50% des inscrits sont désormais des demandeurs d'emploi de longue durée, contre 40% avant le premier confinement, relève la directrice Sophie Delmas. Près de deux tiers (57%) des inscrits ont des niveaux de qualification inférieurs au bac. Le public jeune a beaucoup augmenté, comme dans toute la France.

Céline Mastinu, voix chaleureuse et déterminée, accompagne 70 jeunes dans le cadre d'un volet spécial du plan de relance, au rythme d'un entretien de 40 minutes tous les mois pour tenter de décrocher un emploi ou une formation, en plus d'un dialogue permanent sur CV et profil de compétences en ligne.

Avec le Covid, pèse l'incertitude. "Des jeunes me disent +J'ai trouvé+ puis +Ils ne me prennent plus parce que l'entreprise a des difficultés+".

Ce jour-là, elle discute avec Rayane Seghier de reconversion. Agent d'accueil au port de Marseille, il est au chômage depuis que les liaisons maritimes passagers entre l'Algérie et Marseille ont cessé avec la pandémie.

- Oublier l'obsession du diplôme -

Elle conseille aussi Christopher Ojeda, 23 ans, mécanicien automobile, sur les aides pour le permis de conduire ainsi que sur la mise en valeur de ses compétences et de son expérience dans son CV. "Et au prochain rendez-vous, on simule un entretien".

"En France on insiste beaucoup trop sur les diplômes, sur un CV parfait. Il y a des jeunes qui n'ont pas cette faculté-là, ces diplômes, mais ils sont intéressants, ils ont des choses à apporter", dit Céline.

Sa collègue Carole Raux, conseillère du service entreprises acquiesce. "Quand un employeur peine à recruter, on lui fait rencontrer des personnes qui n'ont peut-être pas le diplôme exact mais qui ont des qualités et compétences utiles au poste". S'il franchit le pas, il bénéficie d'aides.

Sihem Danti, 28 ans, n'avait jamais trouvé d'emploi de graphiste. Epaulée par Pôle emploi, elle intégrera finalement une entreprise dans son domaine et abandonnera les boulots alimentaires en fast-food. Son patron, accompagné par Carole, bénéficiera d'aides pour parfaire la formation.

Elle organise aussi "jobs datings" et parrainages. Stéphanie Ragu, dirigeante d'une importante entreprise de conseil en numérique, guidera Mehdi Mosbah, 26 ans. D'un milieu modeste, il s'est payé une formation en informatique après de petits boulots en Australie et à l'aéroport de Lyon. "J'ai besoin d'un coup de pouce pour trouver dans ce domaine", explique-t-il. "Je mets mon expérience et mon réseau à disposition de ces jeunes, c'est ce qui leur manque", répond Mme Ragu.

Pour 2021, les conseillers craignent la fin des effets amortisseurs du chômage partiel et une vague de licenciements. Ils s'y préparent, mais tous disent "garder espoir".