Jeudi 25 mars 2021

Au procès Guérini, "culture de la discrétion" et "destruction de preuves" en débat

Par Pierre ROCHICCIOLI

AFP/Archives - NICOLAS TUCAT

Des éléments compromettants ont-ils été effacés? L'ex-chef de cabinet de Jean-Noël Guérini s'est expliqué jeudi sur le remplacement après des révélations de presse des ordinateurs de "la garde rapprochée" de l'ex-patron des Bouches-du-Rhône, jugé avec son frère pour le trucage de marchés publics.

"J'avais la culture de la discrétion, le souci de mettre à l'abri des informations à caractère politique", a justifié à l'audience Rémy Bargès, disant avoir agi dans un climat de "panique générale" au conseil général après la publication d'informations dans la presse sur une enquête visant les frères Guérini. Il affirme n'avoir jamais eu l'intention de "dissimuler des choses à la justice" et parle d'"une bêtise".

Poursuivi pour "destruction de preuves", le haut fonctionnaire est le seul prévenu jugé dans ce volet du "procès Guérini" pour lequel 11 prévenus comparaissent depuis près de deux semaines dans 10 affaires distinctes devant le tribunal correctionnel de Marseille.

Il a en effet toujours affirmé avoir agi de son propre chef, et non à la demande du patron du département qui a bénéficié d'un non-lieu après une mise en examen pour "complicité". "Le juge voulait que je lui dise que j'avais agi sur ordre mais ce n'est pas la vérité", a-t-il réaffirmé à la barre.

Déclenchée par une lettre anonyme accusant les frères Guérini de détournement d'argent public, l'enquête judiciaire ouverte en avril était rendue publique en novembre dans la presse.

"La nouvelle provoque un tsunami. Au cabinet du président, c'est la stupéfaction (...) la levée d'un tabou", explique à la barre Rémy Bargès qui sent "son président anxieux et fébrile". "Au 9e étage du bateau bleu", surnom du conseil général, le cabinet se met alors en mode "gestion de crise".

"On se dit qu'il y a peut-être quelque chose", raconte l'ex-chef de cabinet qui connaît "l'interventionnisme" de l'entrepreneur Alexandre Guérini auprès de son frère.

- "Cabinet noir" -

Jean-Noël lui demande s'il n'y a "rien qui traîne". Il dit avoir pensé à des mémos politiques et décide de demander le remplacement des ordinateurs "de son assistante et d'une chargée de mission".

L'opération envisagée pour des bugs informatiques est précipitée pour éviter, dit-il, les fuites dans la presse. Sollicité par deux membres du secrétariat particulier du président, il accepte de remplacer également leurs ordinateurs. Tous les disques durs sont détruits.

L'opération intervient quelques jours avant une perquisition au conseil général. Bredouilles, les gendarmes sont furieux.

A la barre, le haut fonctionnaire assume sa décision pour les deux premiers ordinateurs mais regrette de s'être fait forcer la main pour les deux suivants qui, expliquent-ils, appartenaient à des femmes de confiance du président qui "géraient" son système "clientéliste".

Cette "garde rapprochée" auraient selon lui, constitué "un cabinet noir" autonome chargé de l'attribution d'emplois, de logements ou de subventions à des affidés.

Depuis le début de l'enquête, Jean-Noël Guérini se tenait informé du dossier judiciaire. Dans des écoutes, il échange avec son frère sur les risques encourus: "L'enquête préliminaire est ouverte mais il y aura prescription, il ne peuvent rien faire", assure-t-il, en mélangeant français et langue corse.

"Je n'ai rien à me reprocher. Fais-moi confiance", tente de le rassurer son cadet, Alexandre.

L'homme fort des Bouches-du-Rhône voit derrière cette affaire un coup de son adversaire politique Renaud Muselier qui voudrait le "faire disparaître politiquement".

Dans ce contexte, Jean-Noël Guérini demande au patron régional des gendarmes, le général Marc Mondoulet, de retirer de l'enquête un lieutenant qu'il accuse d'informer l'avocat de M. Muselier --non sans lui rappeler que le conseil général finançait la rénovation des casernes--, a raconté le militaire au juge.

Dans une autre écoute, l'élu marseillais évoque un ami qui, dit-il, a parlé au ministre de la Justice. Son surnom, "le squale", est évoqué dans un SMS adressé à Alexandre Guérini.

Pour le juge, la "taupe" ne peut être que Bernard Squarcini, ancien patron du renseignement intérieur qui fut préfet délégué à la sécurité dans la région et dont le fils travaille pour une "filiale" du conseil général.

"Jamais M. Squarcini ne m'a donné d'informations", a contesté l'élu, son frère Alexandre affirmant que le SMS ne lui était pas destiné.