Lundi 15 mars 2021

Coup d'envoi à Marseille de plus de 3 semaines de procès pour les frères Guérini

Par Pierre ROCHICCIOLI, Olivier LUCAZEAU

AFP - NICOLAS TUCAT

Epilogue de 12 ans d'une tentaculaire enquête, le procès de l'ex-homme fort du Parti socialiste marseillais, le sénateur Jean-Noël Guérini, et de son frère Alexandre, accusés d'avoir dirigé un "système clientéliste", s'est ouvert lundi pour plus de trois semaines devant le tribunal correctionnel de Marseille.

Peu avant 08H30, Jean-Noël Guérini, 70 ans, est arrivé visage fermé caché derrière un masque chirurgical, vêtu d'une chemise et d'une cravate bleues, sans un mot, et s'est engouffré dans la salle d'audience dès son ouverture. Son frère cadet Alexandre, homme d'affaires dans la gestion de déchets, lui a succédé quelques minutes plus tard, en costume gris foncé, lui aussi sans faire de déclaration.

Sur le banc des prévenus, les frères Guérini sont entourés de neuf autres personnes physiques --élu, fonctionnaires territoriaux, dirigeants d'entreprises-- et une personne morale, la société SMA Environnement d'Alexandre Guérini.

Deux des prévenus étaient absents lundi à l'ouverture du procès, pour lequel le département des Bouches-du-Rhône, aujourd'hui dirigé par la droite, s'est notamment constitué partie civile. Jusqu'au 9 avril, les magistrats vont décortiquer les 10 volets d'un dossier tentaculaire.

- "Tout ça pour ça!" -

"Prise illégale d'intérêt", "abus de confiance", "favoritisme": derrière les qualificatifs juridiques, il y a "un dévoiement généralisé de la chose publique au service d'intérêts économiques privés", a résumé le juge d'instruction dans son ordonnance de renvoi, le parquet, plus direct, fustigeant "un système clientéliste".

Partis d'une dénonciation anonyme, en février 2009, les enquêteurs ont entendu plus de 150 personnes, dont 26 ont été mises en examen. Mais 12 seulement ont été renvoyées devant le tribunal, une vingtaine de volets de ce dossier ayant été abandonnés en chemin.

"Tout ça pour ça!", avait réagi Jean-Noël Guérini, 70 ans, en janvier 2020, auprès de l'AFP, estimant avoir été "conspué, diffamé, traité de voyou, de mafieux". Au final, l'ancien président du conseil général des Bouches-du-Rhône de 1998 à 2015, dont la mise en examen avait provoqué un séisme au sein de la puissante fédération socialiste des Bouches-du-Rhône et qui nie avoir "jamais mis son pouvoir au service de son frère", est seulement poursuivi pour "prise illégale d'intérêt".

Pour sa défense, l'entrepreneur Alexandre a soutenu de son côté que son frère "n'était pas informé" des "interventions" qu'il effectuait "de manière totalement désintéressée". Contactés par l'AFP, leurs avocats n'ont pas souhaité s'exprimer dans l'immédiat.

Si les chefs d'"association de malfaiteurs" ou de "trafic d'influence" n'ont pas été retenus à l'encontre des frères Guérini, l'aîné, toujours sénateur, devra s'expliquer sur certaines décisions du département ayant favorisé son cadet de 64 ans, comme la préemption d'un terrain à La Ciotat, en octobre 2014, officiellement pour protéger une plante vivace locale.

Deux ans plus tard, le terrain était cédé à la communauté d'agglomération Garlaban-Huveaune-Sainte-Baume, qui entendait l'utiliser pour étendre son centre d'enfouissement des ordures, lui-même géré par... Alexandre Guérini.

- "Monsieur Frère" -

Le tribunal se penchera aussi sur la décision de Rémy Barges, alors chef de cabinet de Jean-Noël Guérini, de faire subitement changer les ordinateurs de quatre collaboratrices du président du département, puis d'en faire détruire les disques durs, le jour même de la publication dans la presse de révélations sur l'enquête visant les deux frères, en novembre 2009.

Mais le personnage central de ce procès sera bien Alexandre Guérini, alias "Monsieur Frère", surnom acquis pour son omniprésence au département et à la communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM), alors présidée par le Parti socialiste. Grâce à sa proximité avec le président du département, il aurait fait modifier à son avantage plusieurs appels d'offres de la métropole, dont l'un des principaux cadres de l'époque, Michel Karabadjakian, sera aussi sur le banc des prévenus.

Alexandre Guérini risque 10 ans de prison et 750.000 euros d'amende, son frère aîné cinq ans de prison et 500.000 euros d'amende. Réélu pour la troisième fois sénateur en septembre 2020, sous les couleurs de la Force du 13, le parti qu'il a créé en 2014, après avoir quitté le PS, Jean-Noël Guérini risque aussi une peine d'inéligibilité.