Samedi 20 mars 2021

De Charlie à Libé, Coco "dessine encore" pour "réussir à vivre"

Par Aurélie CARABIN

AFP - JOEL SAGET

"Réussir à vivre avec": rescapée de l'attentat qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo, son école, la caricaturiste Coco retrace dans "Dessiner encore" son combat vers la reconstruction, affûtant ses crayons avant de prendre, à 38 ans, la succession de Willem à Libération.

Corinne Rey, de son vrai nom, deviendra le 1er avril la première dessinatrice attitrée d'un grand quotidien. Une revanche pour la jeune femme qui a eu le malheur de croiser les frères Kouachi, le 7 janvier 2015, en partant chercher sa fille à la halte-garderie.

Sous la menace des kalachnikovs, Coco a composé le code d'entrée du journal où elle travaille depuis 2008. "Cette place de la fille qui a ouvert la porte a été dure à encaisser. Encore maintenant c'est difficile d'accepter ce qui s'est passé", dit la dessinatrice à l'AFP.

Culpabilité, angoisse, mais aussi souvenirs heureux... Son bouleversant récit graphique, récemment paru aux éditions Les Arènes, mêle cauchemars, séances chez le psy et tranches de vie chez Charlie, "cette rédaction géniale entre déconne, sérieux, boulot, engueulades, bouffe, vie".

La dessinatrice y dépeint "la vague" prête à l'engloutir à tout moment. Et "les obsessions" qui la hantent : "Et si j'avais appelé au secours ? Et si j'avais essayé de m'enfuir ? Et si je les avais poussés dans les escaliers ?" s'interroge-t-elle frénétiquement dans une séquence d'une dizaine de pages conclue "par un fragment rouge, l'équivalent d'une mort certaine".

"Il m'a fallu du temps pour regarder ce moment-là et me dire que je n'avais pas le choix", relate-t-elle.

- La vague toujours là -

C'est à l'approche du procès des attaques de Charlie, de Montrouge et de l'Hyper Cacher fin 2020 que la dessinatrice s'est plongée dans son album. "Cela m'a aidée à me préparer" pour la Cour d'assises, "à trouver des mots, à rentrer à l'intérieur de moi".

"Le procès dans un certain sens a été cathartique", après des années à taire ces "choses enfouies" en pensant "aux familles, enfants des victimes beaucoup plus déchirées" qu'elle, qui est "en vie" et "pas blessée".

Mais "la vague sera toujours là. (...) On cohabite avec ce 7 janvier, le tout c'est de réussir à vivre avec le mieux possible", souligne la jeune femme, toujours sous protection rapprochée.

Son salut, elle le doit au dessin, passion née "vers 4-5 ans". Son bac en poche, après une première année décevante aux Beaux-Arts de Lyon, la jeune fille d'Annemasse "s'éclate" à l'école européenne supérieure de l'image de Poitiers et s'oriente vers le dessin de presse en 2007 au détour d'un stage... chez Charlie.

Celle qui aimait "faire marrer les profs et les copains" avec ses caricatures se trouve séduite par "la portée des dessins engagés" de Wolinski, Tignous, Honoré et Cabu --le seul qu'elle connaissait, génération "Club Dorothée" oblige.

- Remplacer Dieu -

Percevant son "petit potentiel", selon ses mots, Cabu et Philippe Val, alors directeur de la publication, l'invitent à revenir. Elle publie son premier dessin dans l'hebdomadaire satirique en 2008.

Cabu, "toujours disposé à vous aider", lui transmet "ses propres codes de dessins". Charb, "bienveillant", l'encourage à aller "faire ses armes dans d'autres journaux comme l'Humanité" et à "28 minutes" (une émission d'Arte). Et suivant les conseils de Luz, elle illustre "pendant six ans le billet d'humour satirique de Christophe Conte" aux Inrocks.

Son prochain défi ? Succéder à Willem, "géant du dessin" qui prendra sa retraite de Libération à 80 ans, tout en continuant, comme elle, à travailler pour Charlie.

"Cavanna disait +un dessin, c'est un coup de poing dans la gueule+. Mais Willem, c'est vraiment un grand coup de pied, un uppercut, et je te casse trois dents en plus" dit-elle au sujet de ce "grand esprit de synthèse", "percutant", à "la liberté incroyable".

"On m'a dit +tu vas remplacer Dieu+", lance-t-elle en riant. "Comment prendre la suite de Dieu ? Je n'en sais rien, je vais y aller comme je suis". Engagée, parfois "violente", parfois "moins violente".

Elle ne sera pas dépaysée: Libération a accueilli la rédaction de Charlie à deux reprises, après l'attentat et après l'incendie de ses locaux en 2011.