Vendredi 05 février 2021

Edouard Durand, le "grand juge" qui se met à hauteur d'enfant

Relations auditeurs

Pour succéder à Elisabeth Guigou, contrainte à la démission dans le sillage de l'affaire Duhamel, il fallait un expert respecté. En nommant le juge des enfants Edouard Durand à la co-présidence de la commission sur l'inceste, Emmanuel Macron semble avoir trouvé le candidat idoine.

Ce qui frappe d'abord chez le vice-président du tribunal de Bobigny, 45 ans dont 15 d'engagement dans la lutte contre les violences intra-familiales, c'est le calme et la pondération.

Alors, quand ce magistrat courtois - en chemise blanche cravatée sous un costume sombre orné d'un badge de soutien aux Chrétiens d'Orient - parle de moment "certainement historique" pour évoquer le phénomène massif de prise de parole publique des victimes d'inceste, la formule n'est pas galvaudée.

"Pendant longtemps, la société a accepté le discours de l'agresseur. Tout d'un coup, on voit la violence", analyse-t-il quand on l'interroge sur le tsunami provoqué par la parution de la "Familia grande", où Camille Kouchner accuse son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, de violences sexuelles sur son frère jumeau.

"Personne ne peut dire qu'il ignore l'inceste", souligne-t-il en citant l'écrivain Charles Péguy (1873-1914), qu'il place au sommet de son "panthéon littéraire" : "Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit."

En tant que juge aux affaires familiales puis juge des enfants, à Marseille puis à Bobigny, Edouard Durand a observé et déconstruit les systèmes de violences.

Une expertise qu'il partage au sein d'instances - le Conseil national de la protection de l'enfance et le Haut conseil à l'égalité - mais aussi avec les étudiants du diplôme universitaire consacrés aux violences faites aux femmes qu'il a créé à Paris 8 avec Ernestine Ronai, pionnière dans la lutte contre les féminicides.

Pour décrire son complice, cette dernière évoque un "homme juste, pétri de valeurs profondes qui transpirent dans les relations qu'il noue". Et un magistrat "doté de capacités d'analyse des situations extraordinaires".

- "Système d'impunité" -

"Edouard Durand est un juge à proprement parler exceptionnel", abonde Gwenola Joly-Coz, présidente de la Cour d'appel de Poitiers. "Ses écrits et ses propos sont marqués du sceau de l’innovation intellectuelle et poussent l’institution judiciaire à évoluer", dit-elle.

La documentariste Karine Dusfour, qui a posé sa caméra pendant six mois dans son bureau et en a tiré un formidable documentaire diffusé sur France 2 en novembre, est elle aussi dithyrambique : c'est "un grand juge", "à la croisée des luttes féministes et des associations de protection de l'enfance, deux mondes assez étanches".

Quand on lui demande d'où lui vient cette vocation et cette capacité d'écoute et de dialogue, il réfléchit quelques instants, comme souvent avant de répondre à une question. Et évoque un père avocat, une mère fondatrice de la première mission locale (d'orientation des jeunes) de Troyes, et "un sens du service du pays".

Au tribunal de Bobigny, il s'excuse des nombreux dossiers qui encombrent son bureau.

Depuis sa nomination, le 23 janvier, par le chef de l'Etat au côté de Nathalie Mathieu, directrice de l'association Docteurs Bru, Edouard Durand est encore plus débordé que d'habitude, lui qui suit chaque année plusieurs centaines d'enfants victimes de maltraitances, et d'adolescents délinquants.

"Ecouter ne suffit pas. L'important, pour les victimes adultes, c'est que leur parole leur permette de protéger les enfants d'aujourd’hui. Il faut que nous soyons à la hauteur", insiste-t-il.

A ses yeux, "il faut changer la loi", "réfléchir à une modulation de la prescription" des crimes sexuels sur mineurs mais aussi introduire une notion de "+contrainte présumée+ en dessous d'un certain âge".

"Sur 300.000 victimes de viol, parmi lesquelles 60% d'enfants, on a 70% de classement sans suite, c'est un système d'impunité", déplore-t-il.

"Il faut renforcer la culture de la protection. Si quelqu'un dit : +On m'a volé mon téléphone+, tout le monde le croit. Si quelqu'un dit : +J'ai été victime de viol+, tout le monde doute. Si quelqu'un dit: +Ce week-end, papa m'a violé+, on doute encore plus, ce n'est pas normal", expose-t-il, affirmant qu'il n'est pas contraire à la présomption d'innocence de croire un enfant".

Malgré l'ampleur de la tâche, le juge Durand est confiant : "On vit un moment très important, les choses vont bouger".