Mardi 09 février 2021

A la Biennale du cirque, retour sur scène éphémère et surréaliste

Relations auditeurs

Pour la Biennale internationale des arts du cirque, les chapiteaux ont rouvert le temps d'une trentaine de spectacles joués uniquement pour les programmateurs, dans une ambiance surréaliste mais qui gardait "le goût du premier fruit après un jeûne" pour des artistes sous pression.

"C'est très chouette d'être accueillis ici, c'est une parenthèse, on a l'impression pendant quelque jours que la situation est presque redevenue normale", confie en sueur Angèle Guilbaud, de la compagnie Pré-O-Coupé en région parisienne, son manteau de scène à peine retiré.

Leur spectacle "Presque parfait", présenté à Cavaillon (Vaucluse), fait partie des créations retenues par la Biac, organisée jusqu'au 13 février en Provence-Alpes-Côte-d'Azur. Rendez-vous incontournable de la scène circassienne européenne, la manifestation a dû se résoudre à annuler 68 spectacles destinés au grand public mais a maintenu une programmation pour les seuls professionnels, soumis à des règles sanitaires strictes.

"C'est très important pour nous professionnels, cette Biac, on a enfin l'occasion de voir des spectacles en vrai. Il y a des captations, mais cela ne remplace pas le spectacle vivant", s'enthousiasme Christophe Chanut, secrétaire général du Théâtre de Sète, en quête de nouveaux spectacles en vue des prochaines saisons.

Il reconnaît que les conditions ne sont toutefois pas idéales pour les artistes. "Ils ont une épée de Damoclès au-dessus d'eux, ils sont dans une salle avec que des professionnels, donc avec un jugement très élevé". Et il manque aussi la spontanéité du public lambda.

"On se met une pression supplémentaire car les occasions sont rares", abonde Angèle Guilbaud, qui n'avait plus joué depuis novembre et craint de se blesser en "voulant tout donner comme si la représentation était la dernière".

"Même si ne n'ai jamais arrêté de m'entraîner, du point de vue du rythme et de la concentration, c'est dur", explique la trentenaire, spécialisée dans le hula hoop et la contorsion.

A Marseille, le lendemain, autre ambiance, dans une tente berbère dans laquelle le vent s'engouffre. A l'entrée, les organisateurs distribuent des visières en plastique à mettre en plus des masques pour se protéger d'éventuelles projections de gouttes de transpiration.

- Toujours en vie -

Car dans "Je suis Carmen", les spectateurs sont répartis autour d'un mât chinois, sur lequel une circassienne et une chanteuse lyrique déambulent à la verticale.

"Je l'ai très mal vécu. Je me suis dit on va jouer devant des robots. Déjà qu'avec le masque c'est difficile de percevoir ce que ressentent les gens...", raconte Amanda Righetti, de la compagnie marseillaise Attention fragile.

"On a quand même besoin d'avoir le moins d'obstacle entre soi-même et ce qu'il se passe sur scène", abonde dans les gradins Philippe Cumer, directeur de La Machinerie, scène d'intérêt national à Homécourt, près de Metz.

Dans la tente, à demi-remplie pour respecter les distances, certains ne se sont d'ailleurs pas pliés à la consigne, gardant la visière sur les genoux.

Et malgré tout, "c'était génial, parce qu'on ne fait pas de l'art pour soi-même", sourit en sortant de scène Sophie Chabert, chanteuse lyrique.

"Après un jeûne, quand on prend un fruit, on dit: +Mais c'est bon ça, bon Dieu, que c'est bon+. Je trouve que les filles étaient gourmandes de ce qu'elles avaient à jouer", renchérit le metteur en scène Gilles Cailleau.

Pour les compagnies, ces rendez-vous sont cruciaux et témoignent d'un marché du spectacle toujours en vie même s'il n'a jamais été aussi précaire et incertain. Pour Pré-O-Coupé par exemple, après des annulations en cascade, la prochaine représentation n'est pas prévue avant fin 2021.

Attention fragile porte quant à elle sa nouvelle création à bout de bras. "Au lieu d'avoir dix semaines de répétition financées, on s'est retrouvé à monter des tentes chez les copains sans argent", raconte Gilles Cailleau. Et il craint que se pose désormais une question de rentabilité car avec les contraintes sanitaires, il ne peut recevoir qu'une vingtaine de spectateurs, contre 55 en temps normal.

Et même s'il n'est pas très Covid-compatible, Gilles Cailleau ne renoncera pas à son dispositif, persuadé que l'avenir du spectacle vivant est justement de jouer parmi les gens. Et non plus face à eux.