Dimanche 14 mars 2021

Ludovic Tézier, baryton en chef de France

Par Rana MOUSSAOUI

AFP/Archives - JOEL SAGET

C'est l'une des plus belles voix lyriques de l'Hexagone mais depuis un an, le "roi des barytons français" Ludovic Tézier donne surtout de la voix pour attirer l'attention sur les chanteurs précaires et défendre l'opéra contre les préjugés.

Il se dit privilégié car il vient de chanter en streaming direct de la Scala de Milan, s'est produit en début d'année à l'Opéra de Paris pour une captation d'Aïda, à l'Opéra de Monte-Carlo devant un public et vient de sortir son premier album solo consacré à Verdi, dont il est un des plus grands interprètes.

Mais au printemps dernier, le Marseillais de 53 ans a été parmi les premiers à tirer la sonnette d'alarme, appelant dans une tribune dans Le Monde Emmanuel Macron à "sauver la culture en France". C'est lui aussi qui, avec Jonas Kaufmann, le ténor allemand superstar, lance une pétition à l'Union européenne pour demander le soutien de l'art lyrique et du spectacle vivant.

Un an plus tard, l'Etat français a versé des sommes conséquentes mais les salles, fermées depuis plus de quatre mois, désespèrent de pouvoir rouvrir, entraînant depuis plus d'une semaine un mouvement d'"occupation" de théâtres à travers la France.

Ludovic Tézier, lui, défend le régime des intermittents du spectacle, une spécificité française. Emmanuel Macron leur avait accordé une "année blanche" en 2020 mais face au manque de cachets, ils réclament la prolongation de leurs droits.

"Dans les pays anglos-saxons, (les artistes précaires) n'ont pas de système de soutien; en Allemagne, on m'a demandé récemment comment fonctionnait l'intermittence en France; c'est un système que le monde entier nous envie", affirme M. Tézier, interviewé avant le début du mouvement dans les théâtres.

- "Pas des parasites" -

S'il se félicite des montants obtenus par la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, il affirme que le milieu doit également "agir artistiquement": "il faut préparer la réouverture comme un navire de guerre n'éteint jamais ses chaudières".

Pour celui qui est considéré comme l'un des meilleurs barytons au monde, l'art lyrique "était déjà fragilisé avant la crise par les a priori: que c'est pour les vieux, c'est poussiéreux, ce sont de grosses voix qui sont dans le gargarisme permanent, avec des personnages qui mettent trois heures à mourir sur scène". Mais pour lui, "le poncif ultime et absolument faux est que l'art lyrique coûte plus qu'il ne rapporte à l'Etat".

Une étude publiée en 2017 par le syndicat "Les Forces Musicales" montrait que le lyrique en France représentait 414 millions d'euros en poids économique, avec pour 1 euro de subvention locale, 1,33 euro injecté dans le tissu économique.

"L'écosystème lyrique, c'est aussi le chauffeur de taxi qui emmène monsieur et madame à l'opéra ou la pizzeria qui accueille les jeunes qui ont vu le même spectacle", assure le chanteur.

Une polémique a éclaté récemment à Lyon, où la mairie s'apprête à diminuer de 500.000 euros la subvention annuelle accordée à l'Opéra de Lyon. Son directeur a dénoncé une "idéologie anti-opéra".

"L'opéra requiert un nombre de talents d'artistes et d’artisans incomparable, des chanteurs aux charpentiers. C'est un travail d'excellence qu'on retrouve dans toute la France, on n'est pas des parasites", affirme M. Tézier.

Le baryton est né dans une famille modeste de mélomanes: son père lui faisait écouter les opéras de Verdi à la radio et lui a payé son premier billet pour un opéra de Wagner à l'âge de 13 ans.

"C'est une affaire de famille... à Marseille, vous êtes fan de l'OM car votre père ou votre mère vous a emmené un jour au stade Vélodrome. Il faudrait sponsoriser des tarifs familles à l'opéra pour renouveler les générations", avance-t-il.

Quid des captations? "Je ne suis pas fan du pain à la moutarde, mais le jour où j'ai faim, j'en mange", dit-il. "En revanche, il ne faut pas parler de +live+. Je revendique l'appellation d'origine contrôlée pour ce mot.. Le +vivant+, c'est dans les salles!".