Samedi 20 février 2021

Meurtre dans un centre d'asile de Pau: l'agresseur ne voulait pas être expulsé au Soudan

En France depuis 2015, mais voué à une expulsion prochaine, l'assassin présumé vendredi d'un responsable de centre d'asile à Pau "nourrissait des reproches" envers la structure, et voulait éviter de retourner au Soudan en guerre, selon le parquet, qui a écarté "toute intention terroriste".

La garde à vue du Soudanais de 38 ans a été prolongée samedi de 24 heures, et il sera déféré dimanche en vue d'une mise en examen pour assassinat et d'un placement en détention provisoire, a annoncé samedi en conférence de presse la procureure de Pau Cécile Gensac.

L'agresseur n'était "ni signalé, ni fiché dans le cadre de la radicalisation violente, et les éléments recueillis permettent d'écarter toute intention terroriste", a souligné Mme Gensac, confirmant des premières informations vendredi de source policière.

L'homme a fait l'objet d'une première expertise psychiatrique, qui "n'a mis en évidence aucune pathologie".

Mais il a reconnu les faits, et expliqué aux enquêteurs qu'il "nourrissait des reproches" à l'égard de la structure d'accueil de Pau, qui l'avait suivi il y a quelques années. Il considérait "que sa situation n’a(vait) pas été correctement traitée".

Plus précisément, il était venu vendredi au centre Isard-Cos de Pau "pour obtenir de la structure, et donc de la victime, un papier à l'attention de l'Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) afin de permettre son maintien sur le territoire national". Se disant en "déshérence", il a évoqué "la crainte d’avoir dû retourner au Soudan en raison des guerres locales" qui ont motivé sa venue en Europe, a ajouté la procureure.

Car l'homme était en voie d'expulsion. Arrivé en France en 2015, il avait vu sa demande d'asile refusée alors par l'Ofpra. Mais, a rappelé Mme Gensac, "il bénéficiait de la protection subsidiaire internationale sur décision de la Cour nationale du droit d’asile", la justice administrative.

Cette protection peut-être accordée à une personne dont la situation ne correspond pas au statut de réfugié, mais pour laquelle il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'elle courrait dans son pays un risque réel d'atteintes graves, selon le site de l'Ofpra.

- Venu trois fois au centre dans la semaine -

A la suite de condamnations pour violences - l'une avec un résident du foyer d'asile, l'autre en détention - le Soudanais a séjourné en prison de janvier 2017 à août 2018. Et l'autorisation provisoire de séjour "dont il bénéficiait légalement en sortie de prison au regard de son statut de protection internationale lui valait un titre jusqu’au 9 Novembre 2020", a précisé Mme Gensac.

Après quoi, à deux reprises il a été convoqué par l'Ofpra pour "la suppression de son statut de protection suite aux condamnations pénales", a détaillé la procureure. Il ne s'est pas rendu à ces convocations, la dernière en décembre.

Au lieu de quoi, il est revenu vendredi vers 10h30 - son troisième passage cette semaine, a-t-il dit - dans les locaux administratifs du Cada (Centre d'accueil pour demandeurs d'asile), a priori déjà armé. Le chef de service asile l'a invité à sortir, à tout le moins "pour des raisons sanitaires", mais l'homme l'a suivi dans son bureau.

Très vite, des employés du centre ont entendu des cris, alerté la police, et ont découvert leur collègue gisant au sol. Ils ont maîtrisé l'agresseur "au niveau des bras", avec "beaucoup de courage", a insisté Mme Gensac, et l'ont maintenu dans un bureau jusqu’à ce que la police l'interpelle, sans résistance.

La victime de 46 ans, père de deux enfants, est mort de ses blessures - 13 plaies ont été recensées - environ une heure plus tard. Chef du pôle asile du Cada depuis six ans, "travailleur social expérimenté" selon son directeur Elias Philippe, il "savait gérer des situations délicates et difficiles".

L'agression de Pau a donné lieu à des appels, venus d'extrême droite et d'une partie de la droite, à un "moratoire sur l'immigration" (Jordan Bardella, FN), au retour de la "double peine" par l'expulsion immédiate d'un étranger condamné (Bruno Retailleau, LR).

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, venu vendredi à Pau, a appelé à ce "qu'on ne mélange pas tout. Il est normal que la République applique des règles", et "tout à fait normal que la République soit fidèle à la vocation de la France d'accueillir des réfugiés".