Mercredi 10 février 2021

A Nice, un "bizarre" mois de février sans carnaval

Par Claudine RENAUD

"Bizarre": en février, c'est d'habitude l'effervescence dans les ateliers de fabrication des chars toujours plus grands du carnaval de Nice mais cette année, pas de spectacle et pas de mimosa, la crise sanitaire a eu raison de ce temps fort touristique.

"Contrairement à notre réputation, on est bêtes et disciplinés, le carnaval 2021 est reporté à 2022 et il n'y a rien de prévu", résume sur le ton de la boutade Cédric Pignataro, à la tête d'une des entreprises de carnavaliers niçois. Samedi aurait dû marquer le coup d'envoi de la 137e édition sur le thème du "Roi des animaux".

"Ca fait bizarre", abonde Pierre Povigna, 53 ans, représentant d'une 4e génération de carnavaliers et qui passe normalement février enfermé, croulant sous le travail pour superviser la finition de caricatures géantes, les mécanismes et les soudures des chars animés.

Seule fantaisie, on pourra cette année se payer la tête, au sens propre, de Trump ou d'autres VIP, en passant commande auprès de Nice Festivités, la société de M. Pignataro: "On digitalise et tout notre stock sera disponible. Vous avez la tête de Karl Lagerfeld, de Macron, de Brigitte, de la reine Elizabeth... Trump en clown (du film) +Ca+ est dispo. Ca va jusqu'à 4 mètres de haut et 3.000 euros environ".

Les chars du carnaval de Nice, source d'inspiration historique pour les grands carnavals du monde, étaient autrefois achetés par d'autres villes françaises qui en recomposaient les éléments pour leurs propres défilés.

Mais avec leurs têtes grotesques, ils sont désormais devenus trop gros, jusqu'à 18 mètres de haut, illustration d'un carnaval qui, depuis 1879, tient plus de l'événementiel et du spectacle que de la fête spontanée. Imaginée pour les riches hivernants, la tradition s'est perpétuée pour remplir les hôtels en basse saison.

L'entrée du Carnaval est payante et sécurisée, les places assises sont numérotées. Au micro, un animateur assure l'ambiance et la foule, dont 18% d'étrangers, n'est pas toujours déguisée.

- "4 mois de travail" -

Depuis l'attentat islamiste qui a fait 86 morts sur la Promenade des Anglais le 14 juillet 2016, il n'est même plus question de déambuler librement.

Et ces 30 dernières années, le Carnaval de Nice s'est encore plus professionnalisé par le jeu de la commande publique: fini le monde associatif et les amateurs, place aux appels d'offres !

Pour les entreprises qui y répondent, c'est quatre mois de travail et pour Nice, 100.000 à 200.000 spectateurs par édition, plus de 30 millions d'euros de retombées économiques, plus de 1.800 emplois directs pour un budget de 6 millions d'euros.

En 2020, les autorités ont attendu le dernier moment pour annuler l'ultime corso: les premiers décès dus au Covid-19 étaient annoncés en Italie voisine quand on faisait encore le plein de visiteurs à Nice.

Place Masséna cette année, le tramway passe sans s'arrêter là où des gradins devaient s'élever pour admirer les parades et participer à la célèbre bataille de fleurs.

"C'est un manque à gagner", concède Louis Conso, dont la société fournit du mimosa de père en fils depuis 1903. L'étoile de l'horticulture locale ayant bien pâli, les organisateurs s'approvisionnent à plus de 50% avec des fleurs cultivées ailleurs, sauf pour le mimosa, intégralement cueilli dans la région. Pour M. Conso, cela représentait en 2020 une dizaine de camions de 19 tonnes.

M. Povigna perd 12% de son chiffre d'affaires avec l'annulation du carnaval. Il vit le reste de l'année des parades déambulatoires et fantastiques: "Mais en ce moment, des spectacles, il n'y en a pas non plus beaucoup ! Alors on fait des décors pour les ballets de Monaco, des réparations de manèges forains, de la serrurerie...".

La dernière annulation d'une édition du carnaval de Nice remonte à 1991 et la guerre du Golfe, se souvient M. Povigna: "Les chars étaient prêts, mais cette année on n'a même pas commencé !".

Malgré cette annulation, la mairie a prévu des initiatives pour "faire vivre le carnaval dans le coeur des Niçois" cette année: une structure carnavalesque sera installée sur la place Masséna, fleurie durant un week-end, une exposition présentée sur la Promenade des Anglais, des défis déguisement organisés sur les réseaux sociaux. Et en 2022, en signe de "soutien", les tarifs payés aux carnavaliers seront majorés de 15%.