Jeudi 11 mars 2021

Un an de crise: des dégâts lourds, un bilan provisoire et une sortie incertaine

Par Fabrice RANDOUX

En un an, 360.000 emplois supprimés... Le Covid-19 a fait basculer la France dans une crise économique et sociale dont les dégâts ne seront complètement mesurables qu'à la sortie des aides qui ont permis jusqu'ici de limiter la casse.

Début 2020, l'optimisme était de rigueur. L'Insee rapportait un taux de chômage en baisse à 8,1% fin 2019, son plus bas niveau depuis onze ans. Muriel Pénicaud, alors ministre du Travail, jugeait "franchement atteignable" l'ambition d'Emmanuel Macron d'atteindre 7% en 2022. Et les employeurs se plaignaient de "difficultés de recrutement"...

Patatras, le premier confinement fait chuter l'activité dans des proportions jamais vues. Les entreprises gèlent leurs embauches en CDI, CDD ou intérim. Le nombre de demandeurs d'emploi sans activité bondit de 25% au deuxième trimestre et l'Unédic prévoit en juin 900.000 emplois détruits en 2020, un cataclysme.

La casse sur l'année sera heureusement moindre: 7,5% de chômeurs en plus, à comparer avec une hausse de 18% en 2009 lors de la crise financière pour une récession pourtant beaucoup moins forte (2,9% contre 8,3%).

Vladimir Passeron, chef du département emploi à l'Insee, explique cette différence par "l'effet très puissant" de l'activité partielle, quasi inexistante en 2009. Elle a concerné jusque 8,4 millions de salariés en avril et a préservé "plus de 1,6 million d'emplois", selon l'OFCE.

En outre, "les gouvernements n'ont pas hésité à soutenir l'activité, avec des dettes qui ont explosé. Ce n'est pas du tout le même contexte", renchérit Mireille Bruyère, économiste à l'université de Toulouse. Prêts bancaires garantis, fonds de solidarité, reports de charge... l'État a déboursé plus de 300 milliards d'aide l'année dernière.

L'économie a été en quelque sorte "mise sous cloche", ce qui s'est traduit paradoxalement par une baisse de 33% des faillites en 2020, selon le régime de garantie des salaires (AGS) qui intervient en cas de défaillances d'entreprises.

Mais attention à "cette baisse en trompe l'oeil" qui "masque une forte hausse du nombre d'entreprises en difficulté", souligne sa directrice Houria Aouimeur-Milano.

- Deux fois plus de plans sociaux -

Depuis le 1er mars 2020, 844 plans de sauvegarde de l'emploi (PSE) ont été initiés selon la Dares, deux fois plus que sur la même période l'année précédente. Sans compter 6.000 procédures de licenciements collectifs de moins de dix salariés dans les PME qui passent souvent sous les radars médiatiques.

Des secteurs sont particulièrement touchés: aéronautique (30.000 emplois supprimés), tourisme (TUI, Accorinvest...), transports (Air France, ADP, Transdev...), habillement (La Halle, Orchestra, Kidiliz...), restauration (Courtepaille, Elior, Flunch...). Dans certains cas, le Covid aura été le coup fatal pour des entreprises déjà en difficulté, dans d'autres un prétexte pour restructurer selon la CGT, qui espère "un printemps social" contre les licenciements.

Pour préserver l'emploi, le gouvernement a élaboré avec les partenaires sociaux un mécanisme d'activité partielle de longue durée (qui peut durer jusque deux ans) ainsi qu'un dispositif pour permettre la reconversion collective de salariés vers un secteur porteur au sein d'un bassin d'emploi.

Avec son plan "un jeune une solution", il a donné la priorité à l'emploi des moins de 26 ans, dont les embauches ont diminué de 14% en 2020, à travers notamment des aides au recrutement et le financement de parcours d'insertion.

Au risque de créer selon Michel Beaugas, chargé de l'emploi à Force ouvrière, "des effets de seuil pour les plus âgés et une trappe de chômage à longue durée" qui concerne déjà un demandeur d'emploi (avec ou sans activité) sur deux.

Syndicats et associations s'inquiètent du basculement dans la pauvreté de précaires qui avaient des petits contrats dans les secteurs fermés, comme en témoigne la hausse de 9% des bénéficiaires du RSA en 2020. Un phénomène qui risque de s'accentuer selon eux avec la réforme de l'assurance-chômage voulue par l'exécutif.

L'une des clés des prochains mois (voire années) sera la sortie progressive des mesures de soutien si la situation sanitaire s'améliore. L'AGS craint alors "une multiplication des dépôts de bilan". Et une réduction de la prise en charge de l'activité partielle pourrait multiplier les licenciements.

Mi-décembre, l'OFCE prévoyait que le taux de chômage pourrait grimper à 10,6% fin 2021. Plus optimiste, Bruno Le Maire pariait lundi que l'économie allait montrer "son immense capacité de rebond" dès que les restrictions d'activité et de mobilité seront levées, comme après les deux confinements.

"Échafauder des prévisions précises relève actuellement un peu de la gageure", concède l'Insee, tant "la succession des vagues épidémiques conditionne la reprise des secteurs les plus affectés", dépendante au final "de la course mondiale" entre le virus et les vaccins.